1. Dégagez la thèse de ce texte et mettez en évidence les étapes de son argumentation
- L'idée générale du texte peut-être cernée dans la phrase : "Là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas de liberté". En d'autres termes, dans toute communauté humaine, la loi est la condition de la liberté de chacun. Il faut comprendre ici la notion de loi dans son sens juridique et politique : c'est une règle obligatoire établie par une autorité souveraine et régissant les rapports des hommes au sein d'une même communauté. Par son objet, la loi est générale : elle s'adresse à tous, abstraction faite de l'intérêt particulier des individus ou groupes distinctifs.
- On peut distinguer deux mouvements dans l'argumentation :
De "La loi ne consiste pas tant" jusqu'à "là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas de liberté", l'auteur dégage la finalité de la loi : "préserver et élargir la liberté" de chacun dans le souci d'une liberté commune. L'image des "marais" et des "précipices" suggère que la loi n'est ni une "limite" ni une "contrainte" à notre liberté individuelle, mais plutôt un "guide", et même un garde-fou contre le caprice irrationnel des volontés particulières. Elle rend notre liberté plus raisonnable, et donc plus effective.
De "Car la liberté consiste" jusqu'à la fin, l'auteur précise sa thèse en l'opposant à une autre conception : ceux qui pensent la loi comme une limite et une contrainte à la liberté conçoivent cette dernière comme la possibilité pour chacun de "faire ce qui lui plaît", ce qui est proprement confondre la liberté de la volonté avec le caprice du bon plaisir. L'absence de loi réintroduit les rapports de force et de soumission. La loi au contraire nous garantit contre l'arbitraire des volontés particulières, nous délivre "de la contrainte et de la violence exercées par autrui".
2 - Les explication
a. La conception de la liberté à laquelle Locke s'oppose dans ce texte est celle qui confond liberté et bon plaisir. Etre libre, ce serait "pour tout homme, faire ce qui lui plaît". C'est une conception irrationnelle, fausse et dangereuse de la liberté, du point de vue individuel comme collectif.
Du point de vue individuel, c'est penser que la liberté n'est pas dans la détermination d'une volonté raisonnable mais dans l'humeur irrationnelle du penchant, qui nous fait "tomber dans les marais et les précipices" des actions vaines, inconsidérées ou périlleuses.
Du point de vue collectif, c'est accepter le fait que chacun puisse vouloir "imposer ses humeurs" aux autres, "être assujetti à la volonté arbitraire de quiconque", être livré à "la contrainte et la violence exercées par autrui". Cela revient à réintroduire les rapports de force entre les hommes au détriment de la liberté de tous.
b. Pour Locke, la loi serait le meilleur guide pour une volonté raisonnable, consciente de ses intérêts et réfléchie sur les moyens de les satisfaire, qui concilierait intérêt privé et "bien général", ainsi que liberté de chacun et liberté de tous.
L'image des "marais" et des "précipices" suggère que, sans loi, nous sommes exposés aux périls de nos propres excès, à l'irrationalité de nos pulsions, et aux caprices et "humeurs" des autres.
c. Pour Locke, la liberté consiste à "suivre sa propre volonté" dans les "limites de ce qui est permis par les lois auxquelles on est soumis".
C'est la liberté d'une volonté individuelle raisonnable ("libre et intelligent"), capable de se conduire de manière réfléchie et prévoyante ("disposer et ordonner [...] sa personne, ses actions, ses biens"). Orientée "vers ses propres intérêts", elle consent cependant à obéir aux lois, y reconnaissant la garantie du "bien général" et de la liberté commune, en particulier comme protection par rapport à "la volonté arbitraire de quiconque", à "la contrainte et la violence exercées par autrui".
Elle a compris qu'en obéissant à la loi générale, elle n'avait à obéir à personne en particulier.
3 - La loi est-elle la condition de la liberté ?
Le sujet de réflexion ne fait que reprendre la thèse du texte sous la forme d'une question. Le mot "condition" permet toutefois d'élargir la réflexion : condition nécessaire ? Condition nécessaire et suffisante ? Quelles autres conditions de la liberté ? On peut même envisager une perspective plus ouverte avec la notion de loi morale.
- Soutenir que la loi n'est qu'un obstacle à la liberté est difficilement défendable. On peut cependant se référer à l'argumentation de Calliclès dans le Gorgias de Platon qui oppose la loi conventionnelle à la loi naturelle, la loi empêchant les plus forts d'exprimer leur liberté.
- Il faut cependant relever les limites d'une telle argumentation, en particulier dans l'ambiguïté de l'expression "le plus fort". L'argumentation de Locke est plus convaincante, à condition cependant que, comme l'a souligné Rousseau dans le Contrat social, la loi soit bien l'expression de la volonté générale.
Car il ne suffit pas que la loi soit générale par son objet, encore faut-il qu'elle le soit aussi par sa source. Si la loi n'est que l'expression de la volonté particulière d'un groupe, d'un clan, d'une classe sociale ou d'un individu qui s'impose à tous, alors elle n'est que le masque de la contrainte, et ne représente plus l'essai d'organisation raisonnable d'une liberté commune.