Aristote définissait simultanément l'homme comme un ''animal doué de logos'' et comme un ''animal politique''. Le logos est au cœur de la pensée des Grecs. Pour traduire le terme, il faudrait un mot qui signifie à la fois ''parole'', ''raison'' et ''mesure''. Et c'est justement parce que l'homme est ''doué de logos'' qu'il est un ''animal politique'', c'est-à-dire un être qui ne peut vivre que dans une société où la communication est particulièrement développée (songeons à l'Agora où les grecs débattaient des affaires politiques d'Athènes, à Socrate interrogeant tout un chacun). Que le langage puisse définir l'homme n'est pas rien : on ne comprend pas ce qu'est le langage si l'on pense qu'il est une qualité humaine parmi d'autres (comme la vue, par exemple). Intelligence et langage sont inséparables. Le langage ouvre l'homme à l'infinité des pensées et même des sentiments. Mais quelle est la nature exacte du langage ? Est-il le parfait miroir de la réalité ? Ou bien une sorte d'immense matrice plus ou moins éloignée de la réalité

Les abeilles effectuent une danse afin d'indiquer où se trouve le pollen
La communication est en un sens universelle. Si l'on comprend l'idée de communication en un sens large, on pourra affirmer que
tout communique dans la nature (la fleur avec le soleil, l'abeille avec la fleur). Ce sens est cependant très large et il convient de bien comprendre la spécificité de la communication humaine. Les animaux possèdent-ils un langage au sens humain du terme ? Les animaux peuvent effectivement communiquer entre eux, et cette communication est plus ou moins élaborée en fonction de l'espèce envisagée. Ce peut être des odeurs, des sons, des comportements. On a pu montrer, par exemple, qu'il y a une danse de l'abeille, une manière pour elle, rentrée à la ruche, d'indiquer à ses congénères, par des cercles, la distance et la direction d'une réserve de pollen.
Toutefois ces codes ne sont pas encore le langage humain, qui en diffère essentiellement.
C'est ce que la linguistique, depuis Ferdinand de Saussure, nous apprend:
La linguistique - qui a pour objet l'étude scientifique du langage - aboutit à ce constat que le langage est un système de communication caractérisé par une double articulation, impossible aux animaux. Évoquer un système, c'est signaler l'existence d'unités isolables, en nombre constant, constitutives de tous les messages, mais aussi celle de règles stables pour combiner ces unités. Quant à la double articulation, elle désigne le fait qu'un message est décomposable en monèmes (unités dotées d'une forme sonore et d'un sens) et en phonèmes (unités minimales d'articulation dénuées de sens) : "parlons" est ainsi constitué de deux monèmes (parl/ons - ce dernier signalant que l'action évoquée par le premier est accomplie par une ou plusieurs personnes) et de cinq phonèmes (p/a/r/l/ons - puisque je peux articuler, sans me soucier d'un sens : darlons, pirlons, paflons, etc.).
Cet aspect combinatoire n'existe pas chez les animaux, incapables de produire de nouveaux messages en combinant des extraits de ceux dont ils disposent. Comme chaque langue utilise un nombre restreint de phonèmes (quelques dizaines) pour composer un nombre potentiellement infini de messages, le système est particulièrement économique et performant.
Descartes affirme, dans sa lettre au marquis de Newcastle, que le
langage n'appartient qu'à l'homme, parce qu'il est le seul à penser : l'animal peut éventuellement émettre des sons, mais il ne parle pas, il n'est pas capable de justifier ce qu'il dit (en le reformulant) et de prouver qu'il en maîtrise la signification.
Il faut bien voir, en effet, que l'intelligence est inséparable du langage. Le langage a construit des idées abstraites et générales, qui sont la matrice de toute réflexion. Le mot ''structure'' par exemple nous invite à réfléchir sur toutes sortes de réalités en désignant l'idée d'une organisation première à l'œuvre dans toutes les choses. De fait, l'intelligence cherche toujours à concevoir des ''structures''. L'idée même de Dieu n'a de sens que pour un être de langage.
Le langage : les mots et les choses (partie 2)
Le langage : langage et pouvoir (partie 3)