Décrivons l'expérience du désir. Je passe devant une pâtisserie et mon regard aperçoit soudain, dans la vitrine, un macaron ou un mille feuilles. Cet objet exerce sur moi un attrait. Je désire l'acheter et sentir le goût du sucre dans ma bouche. J'entre dans la pâtisserie ; et il se trouve que la serveuse me paraît charmante. Je regarde avec une certaine délectation les traits de son visage. J'achète la pâtisserie, la mange, éprouve du plaisir. Et puis la journée se poursuit, je n'y pense plus.
Le désir est donc cette soudaine tension que j'éprouve à l'égard d'un objet (chose, situation, être humain). Tension vers l'appropriation de l'objet qui exerce donc sur moi une force, un attrait. La cause du désir est un tel objet ; et je réagis à cette cause par un état d'esprit particulier. En ce sens, je deviens l'effet d'une cause extérieure à moi. Je suis enchaîné, hypnotisé par l'objet. Et cependant, j'éprouve cet enchaînement objectif comme un état au moins plaisant, fort, en tout cas. C'est que j'attends le plaisir, c'est-à-dire la satisfaction du désir, l'appropriation. Si le plaisir ne suit pas le désir, il y a, au contraire, frustration.
Le caractère éphémère du désir apparaît clairement. J'aurais pu détourner les yeux, penser à mon porte-feuille ou à ma ligne, et oublier le gâteau. La belle pâtissière, elle-même, devient rapidement une ombre rencontrée. Même le gâteau, une fois absorbé, cesse d'être objet du désir puisque, précisément, j'ai satisfait ce désir, obtenu le plaisir.
Pour autant le Désir, en tant que processus, ne disparaît pas avec l'assouvissement. Semblable au Phénix, l'oiseau qui renaît de ses cendres, ou, peut-être à l'Hydre à mille têtes, il réapparaît bientôt, soit en réclamant le même objet, à nouveau, soit en fixant son attente sur un autre ou nouvel objet.
De là qu'il y ait, au moins, trois aspects problématiques dans la nature du désir.
1. L'objet y devient une force capable d'hypnotiser le sujet. La cause du désir fait du sujet son effet, en modifiant sa réalité mentale. Le sujet peut certes ne pas se rendre compte de ce processus où il est plus passif qu'actif. C'est que de son point de vue, désirer, tendre vers, relèverait d'une activité, dans la mesure où il espère le plaisir. Mais ce peut être une pure illusion, ce que montre les passions, c'est-à-dire des désirs (ou des sentiments) démesurés, excessifs. Le sujet est littéralement esclave de sa passion, par exemple le joueur du Jeu d'argent, le jaloux de sa jalousie, le dépravé des substances psychotropes qu'il consomme, etc. Et on sait que notre société connaît de nombreuses formes d'addictions qui révèlent l'importance de cette réalité pour l'homme (drogue, alcool, jeux vidéos, cyberdépendance, télévision, etc.)
2. La satisfaction du désir ne fait que de relancer le processus du désir. Aucun plaisir ne vient à bout du désir. L'objet que je désirais peut m'apparaître sans attrait dès lors que je l'ai obtenu (et c'est là l'expérience de Dom Juan, qui se détache d'une femme dès qu'il sait qu'il l'a conquise). Mais, de toute façon, le désir reviendra sous une forme nouvelle, si bien qu'il y a là une répétition, un cycle. C'est encore une figure possible de l'aliénation de l'homme.
3. Quel est l'objet du désir ? Certes, ayant conscience de mon désir, je crois le connaître. Toutefois, il apparaît assez vite qu'il y a une obscurité patente dans l'expression de mon désir. Pourquoi, par exemple, suis-je attiré par tel ou tel type féminin ou masculin ? Qu'est-ce que j'aime dans la personne aimée ? Qu'est-ce que je cherche à combler en sombrant dans la boulimie ou l'alcoolisme ?
Derrière l'apparente évidence de l'objet du désir une profondeur quasi-inconsciente apparaît qui renvoie le sujet à une réflexion sur lui-même.
Le désir : ni besoin, ni pulsion (partie 1)
Le désir : nécessaires ou seulement naturels (partie 3)